-

Autorité de et à l'École : refonder une exigence républicaine

Après avoir interrogé les rythmes scolaires lors d’un premier colloque en juin 2025, ce nouveau rendez-vous s’attachait à une problématique tout aussi centrale : l’autorité à l’École. Loin d’un simple enjeu disciplinaire, cette autorité concerne aussi bien le cadre quotidien des établissements que la légitimité plus large de l’institution scolaire dans notre société.

Ce colloque se voulait un moment de diagnostic lucide, mais surtout de travail exigeant, sans tabou et ouvert à toutes les voix : enseignants, chercheurs, cadres éducatifs, élus, parents. 

Il fera l’objet de deux productions :

- des actes du colloque, qui restitueront l’ensemble des contributions et échanges, en vue d’en faire un outil de travail et de référence ;

- une note de propositions concrètes, fruit des interventions et des débats, destinée à nourrir l’action publique pour refonder une autorité de et à l’École à la fois juste, claire, lisible et respectée.


Des ressources pour agir ⤵️

- Centre RéSIS : https://www.centreresis.org/contre-chahut-classe/ 

Mooc sur la psychologie pour les enseignants : https://www.fun-mooc.fr/fr/cours/la-psychologie-pour-les-enseignants/ 

- Comportement et climat scolaire par Franck RAMUS : https://linktr.ee/comportement


Mes conclusions du colloque 

Mesdames et Messieurs, 

Chers collègues, Mesdames, 

Messieurs les enseignants, les personnels de l’Education, les chercheurs, les éducateurs, 

Chers amis de l’École, 

Avant toute chose, je voudrais rappeler une chose fondamentale qui a été révélée au travers de nos échanges et ainsi ce que nous défendons ici. Il existe bien deux dimensions essentielles de l’autorité : 

L’autorité de l’École : sa capacité à instruire et former au nom de la République, à incarner un cap commun, une norme sociale, respectée de tous. 

L’autorité à l’École : celle du professeur dans sa classe, du chef d’établissement dans son collège, de l’adulte qui dit la règle et la fait respecter. 

Quand l’autorité de l’École s’affaisse, l’autorité à l’École s’efface. Quand les règles deviennent négociables, quand la parole du professeur est relativisée, quand la hiérarchie se tait, les enseignants se retrouvent seuls. Seuls, exposés, désarmés. C’est ce constat, grave, mais lucide, qui a motivé ce colloque. 

Et c’est à partir de cette conscience partagée que je veux, maintenant, vous dire merci : un merci profond, sincère, indéfectible. Je reconnais d’ailleurs plusieurs visages présents lors de la première édition sur les rythmes scolaires en juin dernier. Merci pour votre présence, votre engagement, votre exigence. Merci d’avoir fait de cette journée plus qu’un simple colloque : un moment de vérité, de lucidité, de responsabilité partagée. 

 Vous n’avez pas répondu à une invitation. Vous avez répondu à un appel : celui du devoir que chacun, en ses grades et qualités, citoyen, élu, a envers l’École, envers la République. Aujourd’hui, l’École n’a jamais été aussi exposée aux lignes de fracture de notre société. Elle est tantôt l’arène de nos crispations, tantôt le miroir de nos contradictions. Mais elle demeure, elle doit demeurer, le cœur battant de notre projet républicain, le lieu où l’on transmet le savoir, où l’on forge l’esprit libre, où l’on tisse la cohésion, où l’on forme le citoyen qui, demain, défendra à son tour la République. 

C’est pourquoi je le dis avec gravité : il est grand temps que nous, élus et responsables publics, réinvestissions pleinement l’École comme priorité politique essentielle. Non pas pour colmater des brèches. Mais pour orienter l’avenir. Qu’y a-t-il de plus fondamental que de préparer les générations d’aujourd’hui à devenir les forces vives de demain ? Quelle autre politique d’avenir peut prétendre rivaliser avec celle qui façonne des citoyens libres, éclairés, responsables ? 

Je suis lucide : les politiques ne s’intéressent pas assez à l’École. Trop souvent, ils s’en saisissent pour la critiquer, rarement pour l’élever. Et elle est bien souvent absente des débats, débats qui, faut-il le dire, sont parfois médiocres, trop souvent politiciens, quand ce n’est pas les deux à la fois. 

L’École mérite d’abord le respect, ensuite le travail, l’ambition, le dialogue. Elle doit retrouver sa place naturelle au sommet des priorités essentielles de la Nation. L’avenir de la France se joue dans nos classes. Et il se joue maintenant. 

C’est pour cela que j’ai lancé le Sursaut. Non pas comme un instrument électoral, non pas au service d’une trajectoire personnelle ou d’une écurie, mais au nom d’une exigence supérieure : celle des générations qui viennent. 

Je le sais, ici : nous ne partageons pas tous les mêmes solutions politiques, et ça s’appelle la démocratie. Mais nous partageons l’essentiel : les valeurs du service, de l’engagement, de la solidarité, de la cohésion nationale. Ce sont les fondements mêmes de notre idéal républicain. 

Ce que nous avons vécu aujourd’hui, ce n’est pas un simple échange d’idées. C’est un signal. Une alerte. Une impulsion. L’impulsion d’un réveil collectif autour de l’École. L’amorce d’une mobilisation politique, sociale, républicaine, autour d’un défi que nul ne peut plus ignorer : la crise de l’autorité de l’École et à l’École. 

Et c’est avec cette conviction intime que j’ai lancé cette initiative : nous n’avons plus le luxe d’attendre. Car l’École traverse une crise profonde. Pas un malaise passager, mais une crise structurelle, systémique, existentielle. Ce qui chancelle, ce n’est pas seulement la discipline. C’est le cadre. C’est le sens. C’est la confiance. C’est la légitimité même de l’institution. Et quand l’École chancelle, c’est la République tout entière qui vacille. 

Dans ce moment de bascule, la résignation serait une faiblesse. Le renoncement, une faute politique et morale. Je le refuse !

Je crois, avec vous, que nous pouvons, que nous devons, inverser la tendance. Lucidement. Collectivement. Courageusement. 

Trois convictions se sont imposées à moi au travers de nos échanges d’aujourd’hui. 

D’abord : l’autorité ne se décrète pas. Elle se construit. Elle naît d’un cadre lisible, d’une parole adulte qui tient, d’un socle de règles communes, comprises et assumées. Ce n’est pas l’improvisation, mais la constance, la cohérence et la clarté qui font autorité. 

Ensuite : restaurer l’autorité à l’École ne signifie pas ressusciter l’autoritarisme. L’autoritarisme, c’est imposer par la force. C’est croire qu’on éduque en sanctionnant, qu’on enseigne en faisant peur. 

En tant que ministre de l’Education nationale dans le Gouvernement de Michel BARNIER, j’ai été confrontée à ces injonctions paradoxales. Expérience brève, certes, mais d’une intensité qui marque et qui nourrit mon engagement au quotidien. 

Comme ministre, vous voyez défiler tous les jours les “faits d’établissement”, et avec eux, la pression médiatique, les réactions politiques attendues, la spirale des réponses martiales. À chaque fait divers, le même scénario : indignation, annonces, et, trop souvent, peu d’effets. Une mécanique usée, le théâtre de l’impuissance. 

Alors faut-il en conclure que rien ne change ? Je ne le crois pas. Car, d’abord, nous voyons mieux ce qui se passe, grâce à des remontées de « faits établissements » plus fiables. Dans les écoles publiques, les inspections déclarent désormais 4,6 incidents graves pour 1 000 élèves en 2022‑2023, contre 3 un an plus tôt et 2,4 en 2018‑2019 : cela signifie à la fois une réalité plus dure, mais aussi des remontées plus systématiques, des équipes qui n’acceptent plus de « mettre sous le tapis » les situations de violence ou d’atteintes aux valeurs de la République.  Dans les collèges et lycées, les chefs d’établissement signalent 13,7 incidents graves pour 1 000 élèves en 2022‑2023, puis 16 pour 1 000 en 2023‑2024, avec des taux qui peuvent atteindre plus de 20 pour 1 000 dans certains lycées professionnels : là encore, c’est le révélateur d’une tension réelle, mais aussi d’une vigilance accrue. ​ 

Ensuite, l’institution a commencé à s’organiser de façon plus opérante pour répondre à ces désordres. Dans chaque académie, des équipes Valeurs de la République accompagnent désormais les écoles et les établissements confrontés à des atteintes à la laïcité ou à des contestations des principes républicains, en apportant expertise juridique, soutien aux équipes et formation ciblée. Elles s’appuient sur des référents laïcité pour aider les chefs d’établissement et les enseignants à traiter les situations sensibles, sans les laisser seuls face à la pression. ​ 

Enfin, un effort massif de formation est engagé : un plan exceptionnel aux valeurs de la République et à la laïcité a déjà permis de former environ 300 000 enseignants, tandis que les nouveaux outils de signalement et les « carrés régaliens » dans les rectorats organisent la réponse publique autour de quatre priorités : valeurs de la République, lutte contre le séparatisme, violences scolaires et harcèlement. Autrement dit, rien n’autorise le déni, mais tout nous commande de dire que quelque chose bouge : la réalité des violences est plus visible, mieux documentée, et des dispositifs concrets - équipes dédiées, référents, formation - commencent à donner à l’École les moyens de ne plus subir. 

Néanmoins, reconnaissons-le, l’institution demeure bien trop souvent encore, engoncée, fragmentée, dépassée. 

L’erreur serait de croire alors que seule la fermeté et la rigidité peuvent tout régler. Non, je ne crois pas que de faire entrer la police dans les établissements - comme certains le préconisent - ou bien que l’instauration de l’uniforme à l’École ne règlent aucun des problèmes de notre École. 

Je crois, moi, à l’auctoritas, ce mot latin qui signifie élever, faire croître, faire grandir. Loin de l’autoritarisme, je crois à une autorité qui renforce, qui structure, qui éduque. L’autorité qui s’impose non par la peur, mais par le respect. Non par la force, mais par la cohérence. Non par la soumission, mais par la légitimité.

Et permettez-moi d’en arriver à une vérité plus profonde qu’il faut énoncer : l’autorité des enseignants n’est plus portée comme elle le devrait par l’institution. Parce que notre société a désacralisé ses institutions. Et cela a un prix : celui de la défiance, de l’isolement, de la contestation permanente. Et l’École n’est pas épargnée. 

Ce déficit de légitimité n’est pas une fatalité. Et c’est là que le terrain, encore une fois, nous éclaire. Des leviers d’action apparaissent, toujours porteurs de sens. 

Grâce à vous, aux intervenants, aux témoignages du terrain, nous avons vu que des pratiques efficaces, exigeantes et humaines sont déjà mises en œuvre. Nous avons vu qu’une autorité exigeante et bienveillante est possible. Qu’elle fonctionne. Qu’elle porte ses fruits. Ces témoignages doivent nous inspirer, nourrir notre action, bousculer nos routines. 

Parmi les enseignements de nos tables rondes pour répondre au défi de l’autorité de l’Ecole, je retiens que les règles doivent être claires, stables et appliquées. Une autorité qui ne sanctionne pas les manquements, c’est une autorité qui s’efface. Une règle qui n’est pas connue ou qui varie d’un établissement à l’autre, c’est une règle qui perd toute force normative. C’est pourquoi plusieurs intervenants ont plaidé pour l’universalisation des règlements et la systématisation des procédures : des codes de conduite explicites, des sanctions connues à l’avance, appliquées avec rapidité et équité. 

Mais nous avons aussi entendu une autre exigence : celle de reconnaître les bons comportements, de valoriser les efforts, les attitudes positives, les progrès. Car l’autorité ne se limite pas à dire non, elle consiste aussi à dire oui, à encourager ce qui élève, ce qui construit, ce qui fait grandir. C’est ainsi que pour restaurer l’autorité à l’Ecole, il faut se donner les moyens de la construire, pédagogiquement. À ce titre, l’enseignement explicite a été rappelé comme un levier puissant : expliciter les attentes, les règles, les comportements attendus, les routines de classe. L’autorité éducative, ce n’est pas le mystère ou l’arbitraire, c’est la lisibilité, la prévisibilité, la rigueur bienveillante. Et ce que les témoignages ont montré aujourd’hui, c’est que cette autorité fonctionne mieux quand elle repose sur une culture du respect mutuel, de la constance, de la positivité. Un élève que l’on encourage, que l’on valorise, que l’on responsabilise, est un jeune que l’on élève. 

 Enfin, nous ne réussirons pas à rétablir l’autorité sans rétablir le lien avec les familles. Ce lien est souvent abîmé, parfois absent, mais il est indispensable. Car l’École ne peut pas faire seule. L’Ecole a besoin que les parents soient à la fois des partenaires et des alliés. Plusieurs propositions ont émergé pendant le colloque, notamment celle de construire une charte d’engagement éducatif partagée avec les familles, pour affirmer ensemble les règles du jeu, les valeurs communes, les responsabilités de chacun. C’est à n’en pas douter, une ancre indispensable ; mais pour empêcher l’édifice de dériver à nouveau (si vous m’autorisez cette métaphore maritime), cette charte doit être adossée à un accompagnement humain, parfois social, pour les familles les plus en difficulté. C’est à cette condition que la communauté éducative pourra retrouver sa cohésion et que l’autorité de l’École retrouvera tout son sens. 

Je ne saurais avancer dans cette réflexion commune sans esquiver l’un des arbres qui cachent la forêt. C’est un point crucial, sans lequel rien ne tiendra : le statut des enseignants. 

On ne redonnera jamais de l’autorité à une profession usée, sous-considérée, mal protégée, mal rémunérée. Pour restaurer l’autorité, il faut restaurer la considération. 

  • Cela suppose : 

- des conditions de travail dignes, 

- une formation initiale et continue ambitieuse, 

- un accompagnement tout au long de la carrière, 

- une protection statutaire renforcée,  

- une revalorisation durable des salaires, 

- et surtout, un changement de regard de la société sur ses professeurs. 

Enseigner doit redevenir un honneur. Une fierté. Une force. 

Cela implique aussi de ne plus laisser, les enseignants et les personnels, seuls face aux violences, aux insultes, aux menaces. Car oui, le « pas de vague », ça suffit ! 

Il nous faut rendre à l’institution sa force et son courage. Quand on s’en prend à un enseignant ou à un personnel d’un établissement, la réponse doit être claire, juste, mais implacable. Aujourd’hui, la protection fonctionnelle existe. Mais elle est souvent lente, obscure, insuffisante. C’est pourquoi, avec mon groupe politique, nous défendons une avancée majeure, au cœur de la proposition de loi relative à la protection des agents publics, portée par ma collègue Violette Spillebout. Cette loi prévoit que l’administration puisse, avec l’accord de l’enseignant, porter plainte en son nom. C’est une mesure de bon sens, mais aussi un geste politique fort : dire que l’École est protégée par la République, et que s’en prendre à un enseignant, c’est s’en prendre à elle. J’espère qu’elle sera rapidement votée et mise en œuvre. Ce n’est pas là un privilège, c’est une nécessité. 

Une République digne de ce nom protège celles et ceux qui la servent. C’est cela aussi, le Sursaut. Un sursaut pour protéger, Un sursaut pour respecter, Un sursaut pour reconstruire l’autorité dans la justice et dans la clarté. 

Je veux conclure par un mot d’espérance. Car oui, je suis optimiste. 

Parce que je vois : 

- des enseignants qui tiennent, 

- des équipes qui innovent, 

- des élèves qui progressent, 

- des parents qui soutiennent, 

- des citoyens, comme vous, qui s’engagent. 

Tout est là pour bâtir un nouveau pacte éducatif. 

Et je vous exhorte à ne pas laisser cette journée s’éteindre. Faites vivre ce que vous avez entendu. Faites circuler les idées. Faites connaître les pratiques. Faites remonter les besoins. Faites essaimer les outils. 

Le Sursaut n’est pas un événement. C’est une responsabilité. C’est à chacun d’entre nous, d’entre vous, ici, de l’incarner. 

Nous sommes là pour faire en sorte que l’École redevienne ce lieu où l’on apprend, où l’on grandit, où l’on respecte et où l’on se sent respecté. 

Ce lieu où se forme la République de demain. 

Ce lieu, c’est l’École. 

 À nous de lui redonner la force qu’elle mérite. 

 Je vous remercie.