Du 24 au 29 mai, je me suis rendue dans la ville de Hangzhou, en Chine, à l’invitation de l’ambassade de Chine en France.Berceau de DeepSeek et d’Alibaba, cœur innovant de la Chine continentale, l’ancienne capitale impériale se réinvente aujourd’hui en capitale de l’innovation, les yeux résolument tournés vers l’avenir. Hangzhou en est la vitrine : celle d’un pays qui a fait du progrès technologique et scientifique le pilier de son développement ; celle d’une nation qui a compris que, pour asseoir sa puissance sur le long terme, il faut investir dans l’avenir.
Alibaba et la machine de l'innovation chinoise
C’est par la visite du siège d’Alibaba et de son musée-exposition que mon déplacement a débuté. Champion national de la transformation numérique qui a profondément accompagné la modernisation du pays depuis une décennie, acteur majeur du développement et de la diffusion de l’intelligence artificielle voulue par le PCC, l’entreprise fondée par le natif de Hangzhou Jack Ma participe pleinement à la course de la Chine vers le statut de leader technologique mondial.
Conception et fabrication de semi-conducteurs, solutions cloud exportées à l’international, plateformes éducatives intégrant l’IA : Alibaba couvre aujourd’hui l’ensemble des dimensions de cet écosystème technologique. Cette visite était particulièrement révélatrice du modèle chinois de l’innovation.
L’État, omniprésent, oriente, finance et bâtit les infrastructures nécessaires au développement de véritables géants technologiques. Les entreprises privées, soutenues par les gouvernements provinciaux, mettent ensuite en œuvre les orientations définies par le pouvoir central.
Cela a aussi mis en lumière les ambitions chinoises : concevoir, innover, déposer des brevets, créer des marques mondiales et maîtriser l’ensemble des chaînes de valeur des technologies émergentes.
C’est un avertissement pour l’Europe : nous devons abandonner certaines grilles de lecture qui continuent de cantonner la Chine au rôle d’élève. Il faut la regarder pour ce qu’elle est devenue : une puissance innovante déterminée à se hisser au premier rang mondial.
C’est aussi un signal. Un appel au sursaut. L’Europe concentre aujourd’hui une grande partie de ses efforts sur la régulation de l’intelligence artificielle. C’est nécessaire, mais insuffisant. Nous devons prendre pleinement conscience de nos atouts, et au premier chef de notre richesse collective. Il nous faut investir davantage dans l’innovation et dans l’IA, sécuriser nos infrastructures, bâtir des technologies souveraines et créer un continent capable non seulement de conserver ses talents, mais aussi d’attirer ceux du monde entier. Notre objectif ne doit pas être de reproduire les modèles américain ou chinois. Penser que l’Europe puisse rivaliser à court terme avec Pékin ou Washington serait illusoire. Notre ambition doit être ailleurs : construire un écosystème technologique souverain, autonome et résilient. Cela est possible. Plus encore, c’est indispensable.
Une éducation au fait des enjeux de l’IA
Développer l’IA est essentiel, mais si le monde du travail n'est pas capable de l’utiliser et de l’intégrer utilement dans un contexte professionnel, les efforts d’innovation perdront une grande partie de leur efficacité.
La Chine l’a bien compris et intègre l'IA au coeur de son système éducatif. Dès l’école primaire, dix sessions annuelles sont consacrées aux notions de données, d’algorithmes et d’informatique, ainsi qu’au codage et à l’utilisation de l’intelligence artificielle. Les élèves sont sensibilisés aux enjeux éthiques et sécuritaires, tout en étant initiés au fonctionnement de ces technologies.
Mais l’IA est également utilisée comme outil pédagogique. Par exemple, au sein d'une école primaire à Pengzhi, une plateforme intégrant l’intelligence artificielle a été développée pour optimiser l’enseignement. Elle s’appuie sur des données recueillies en classe grâce à des systèmes d’observation automatisés, qui assistent également les enseignants dans la préparation de leurs cours. L’objectif est d’accroître l’engagement des élèves, qui passent d’une posture d’écoute passive à une participation plus active.
L’objectif chinois est simple : former des générations capables de comprendre, d’utiliser et de diffuser l’intelligence artificielle dans leur vie personnelle comme professionnelle.
La France doit se donner la même ambition. Aujourd’hui, le débat reste souvent focalisé sur la détection de l’IA dans les copies des élèves. Nous devons prendre le problème différement. L’intelligence artificielle évolue à un rythme extrêmement rapide, tandis que notre système éducatif se réforme plus lentement. Si l’enseignement humain, le rôle du professeur, l’esprit critique et la créativité doivent demeurer au cœur de tout, il est temps d’accepter que l’IA peut nous aider à faire mieux, plus efficacement et plus rapidement.
Plus important encore, nous devons prendre conscience que nous devons progressivement former nos enfants à ces usages. Non pas pour leur apprendre à prompter mais pour les familiariser à l'utilisation mais aussi aux forces et aux faiblesses de l'IA, pour bien les préparer au monde qui les attend. La Chine ancre son éducation à l’IA dans des enseignements fondamentaux renforcés, tout en accordant une place centrale à l’art et à la culture. Cours de calligraphie comme de sciences, de gravure sur porcelaine comme de robotique : voilà l’école contemporaine chinoise. Une école où s’entremêlent innovation et patrimoine, créativité et rigueur scientifique. Une école qui prépare ses élèves à prospérer dans le monde de demain tout en cultivant leur attachement à leur histoire, à leur culture et à leur pays.
La robotisation comme solution à la décroissance démographique
La Chine, comme le Japon, la Corée ou encore plusieurs pays européens, est confrontée à une crise démographique profonde. Sa population a continué de diminuer en 2025, pour la quatrième année consécutive, reculant de 3,39 millions d’habitants. Quelle réponse apporte-t-elle ? La robotisation.
Les "Dark Factories", comme celle que j'ai pu voir à Robam, constituent une illustration saisissante : des salles entières dépourvues d’ouvriers, où seules des machines assemblent et produisent, supervisées par un centre de contrôle où les systèmes automatisés communiquent entre eux sans intervention humaine directe.
C’est un rappel pour la France : si notre population ne décroît pas encore, son vieillissement est bien réel. Demain, nous pourrions être confrontés à des défis comparables et il est indispensable d’anticiper dès aujourd’hui les réponses à y apporter. Dans cette perspective, le développement de l’intelligence artificielle et des technologies d’automatisation constitue un levier essentiel. Mais il ne doit jamais se faire au détriment de l’humain. Les machines exécutent ; l’humain doit continuer à décider.
Si nous devons suivre cette dynamique, nous ne devons jamais faire le choix de subordonner l’homme à la machine. D’autant que la Chine commence elle-même à en mesurer les limites. Alors que la robotisation progresse à grande vitesse et que les véhicules autonomes remplacent progressivement les taxis dans certaines villes comme Wuhan ou Shanghai, la Chine est confrontée à une autre réalité : sa responsabilité à l’égard de sa population. Le pouvoir du PCC repose largement sur la prospérité qu’il apporte aux citoyens chinois. Mais à mesure que l’automatisation s’accélère, la crainte de perdre son emploi au profit de l’IA grandit. Alors que 59 % des ouvriers chinois craignent désormais d’être remplacés par une machine, Pékin a été contraint d’interdire, fin 2025, le licenciement d’employés dont les tâches auraient été remplacées par l’intelligence artificielle.
Voilà la réalité observée chez Robam : une usine largement automatisée, mais jouxtée par des chaînes de production où les travailleurs demeurent nombreux, afin de préserver l’équilibre social. Les pertes de productivité induites par ces choix sont réelles, mais la Chine les assume. Cela nous rappelle que la modernisation technologique doit toujours se faire en harmonie avec les impératifs humains et sociaux.
Confort et sécurité mais quid de la vie privée ?
La Chine est assurément un leader technologique où les technologies intelligentes se déploient dans tous les secteurs d’activité, au service du confort quotidien des habitants.
Le complexe résidentiel de Cuiyuan, qui rassemble plus de 10 000 résidents, en offre une illustration frappante. Le système CityBrain y orchestre une grande partie de la vie quotidienne et collecte en permanence des informations sur ses habitants. Une intelligence artificielle peut recommander un régime alimentaire adapté à l'état de santé, surveiller certains indicateurs médicaux ou détecter des situations susceptibles de révéler une dégradation de votre état de santé. Tout cela repose sur un réseau dense de caméras, de capteurs et d’outils de collecte de données.
Si la délégation du PCC qui nous accompagnait insistait sur les bénéfices en matière de confort et de sécurité, il était difficile, pour une Européenne attachée aux libertés publiques, de ne pas s’interroger sur les implications d’un tel système de surveillance. CityBrain incarne une forme de contrat social dans lequel le citoyen délègue une part considérable de ses données et de son autonomie à l’État.
Un tel modèle est aux antipodes de la société européenne, construite autour des libertés individuelles, de la protection de la vie privée et de la primauté du citoyen. Ce que révèle Cuiyuan, c’est une conception de la liberté profondément différente de la nôtre. Non plus une liberté fondée sur l’autonomie individuelle, mais une liberté conçue comme le produit d’une délégation permanente à l’autorité publique. Cette divergence constitue sans doute l’une des différences les plus fondamentales entre nos deux modèles de société.
Quelles leçons pour la France ?
Je vis depuis plus de 20 ans en Asie. Je connais bien la Chine depuis de nombreuses années et j'ai eu l'occasion de m'y rendre en tant que députée à de multiples reprises. Néanmoins, ce déplacement à Hangzhou était d'une autre nature, qui m’amène à un constat clair : la Chine a pris une avance considérable dans la préparation du monde de demain.
L’ensemble du pays, ses ressources, ses institutions et ses entreprises sont mobilisés pour soutenir les industries technologiques, perçues comme un pilier du développement national. Il en résulte un écosystème d’intelligence artificielle puissant qui irrigue l’économie, génère des investissements et renforce la puissance du pays. L’Europe reste encore en retrait.
Mon constat n’est pourtant pas celui d’une défaite. L’Europe n’est pas démunie dans cette compétition technologique. À vingt-sept, nous disposons des talents, des ressources et des moyens nécessaires pour bâtir une véritable souveraineté numérique et technologique. Le diagnostic est désormais connu. Ce qui manque encore, c’est la capacité à agir à la hauteur de nos ambitions. L’Europe a les moyens de sa souveraineté technologique. Il lui reste à en avoir pleinement la volonté.