Le 15 juillet, j'ai reçu en visioconférence Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance, pour échanger sur son ouvrage « La Dette Sociale de la France ». Ce livre, nourri d'une enquête menée auprès d'une cinquantaine de personnes ayant, depuis 1974, contribué à construire la dette de notre pays, porte un diagnostic dérangeant : la France est confrontée à un problème de dette sociale qu'elle refuse de nommer.
Une dette qui n'est pas ce que l'on croit
Le point de départ de Nicolas Dufourcq tient en une distinction simple, mais trop absente du débat public : toutes les grandes dettes publiques occidentales ne sont pas des dettes d'investissement tournées vers l'avenir. Elles sont, pour l'essentiel, des dettes sociales. En France, la part liée aux prestations sociales (retraites, maladie, chômage) avoisine aujourd'hui 60 %, et continue de progresser. Plus frappant encore : environ 10 % des prestations versées chaque année aux Français ne sont financées ni par des cotisations ni par des impôts, mais par l'emprunt, c'est-à-dire par les générations futures. Ce constat, Nicolas Dufourcq ne l'a pas seulement théorisé : il l'a vérifié sur le terrain, en interrogeant une cinquantaine de hauts fonctionnaires et responsables ayant, au fil des décennies, façonné la dette française. Tous savaient. C'est ce qu'il appelle, avec une formule qui résume bien le malaise, un « secret de famille ».
Un État-providence pensé pour une autre société
L'État-providence français, bâti entre 1935 et 1945, reposait sur un principe de parité entre le progrès économique et le progrès social : les prestations ne devaient croître qu'au rythme de la richesse produite. Cette parité s'est rompue. Le corps social a continué à réclamer, dans une logique de progrès permanent, sans que la base fiscale (l'économie réelle) suive le même rythme. Le vieillissement démographique aggrave ce déséquilibre d'une manière que le système n'avait pas anticipée. Nicolas Dufourcq évoque une France où l'on comptera bientôt des centaines de milliers de centenaires. Ce n'est pas un simple vieillissement : c'est une transformation démographique que la machine politique n'a pas su intégrer, faute d'avoir voulu la regarder en face. Le Japon, en comparaison, offre une leçon inverse : le déclin démographique y a démarré vingt ans plus tôt qu'en Corée, et le pays s'y est, d'une certaine manière, habitué. Le report progressif de l'âge de la retraite, de 60 à 65 puis de fait à 70 ans, s'est réalisé par nécessité.
Le déni politique français
Reste alors la question que Nicolas Dufourcq juge essentielle : pourquoi la machine politique française ne s'est-elle pas emparée du sujet ? Sa réponse est directe : dire la vérité sur la dette sociale imposerait d'annoncer des mesures impopulaires (désindexation des retraites, hausse du reste à charge de l'assurance maladie, report de l'âge de départ à la retraite) et l'on redoute qu'une telle franchise ne profite électoralement aux extrêmes. Nicolas Dufourcq écarte deux explications qui dominent pourtant le débat public. La première est celle de l'injustice fiscale : il a rappellé que le système français de redistribution figure parmi les plus développés au monde. La seconde est celle de l'immigration : l'aide médicale d'État représente environ 1 milliard d'euros par an, un montant dérisoire quand comparé aux dérapages observés sur d'autres postes de dépense publique. Le vrai problème, insiste-t-il, se situe ailleurs : dans le coût du vieillissement, porté par la retraite et la maladie, avec un besoin d'économies estimé à 100 milliards d'euros par an.
Les leviers de sortie et la tentation des fausses solutions
Sur les solutions, Nicolas Dufourcq est tout aussi tranchant. Les retraités français détiennent 80 % de l'épargne nationale, alors même que leur taux de pauvreté (environ 10 %) reste inférieur à celui de l'ensemble de la population (environ 16 %). Il n'existe pas, selon lui, d'autre voie que de mobiliser davantage cette épargne pour financer la transition démographique. Il met en garde, en revanche, contre la tentation de voir dans la capitalisation des retraites une solution miracle : une bascule vers un système par capitalisation ne produirait des pensions de qualité en France qu’au bout de plusieurs années. D’où la nécessité absolue de réaliser 100 milliards d’euros d’économies par an. Nicolas Dufourcq identifie déjà plusieurs sources : les arrêts maladie abusifs, les dérapages liés aux ruptures conventionnelles, ou encore les excès de prestations chômage. Enfin, Nicolas Dufourcq élargit la question à la compétition mondiale. Il estime que la Chine et les États-Unis captent une part croissante de la valeur ajoutée internationale (industrielle pour l'une, numérique pour l'autre) sans contribuer proportionnellement aux systèmes de redistribution des pays où ils opèrent et qui appellerait, à terme, un retour des tarifs douaniers comme instrument de rééquilibrage.
Quelles leçons pour la France ?
Le diagnostic de Nicolas Dufourcq tient en une phrase : la France n’a pas voulu regarder en face le coût de son vieillissement, et c’est ce déni qui nous pousse au bord du gouffre. Tant que les responsables politiques n'assumeront pas de dire aux Français que leurs droits sociaux sont, pour une part significative, financés par l'emprunt, aucune réforme durable ne sera possible. Le contrat social français, bâti pour une société jeune des années 1950, doit être repensé pour une société vieillissante. C'est un exercice qui suppose, selon Nicolas Dufourcq, un travail collectif sur nous-mêmes, bien plus qu'une nouvelle martingale budgétaire.