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UE–Australie : commercer sans naïveté, protéger sans se replier Un accord commercial… mais surtout un choix politique

Le 24 mars 2026, après huit années de négociation, l’Union européenne et l’Australie ont conclu un accord de libre-échange majeur. Il serait pourtant réducteur d’y voir un simple texte technique. C’est un choix politique, et même un choix stratégique. Voilà des années que je suis engagée au service de la relation entre la France et l'Australie, je sais que cet accord est très attendu par notre partenaire australien qui cherche à diversifier ses relations commerciales et à renforcer ses liens avec l'Europe. Dans un monde devenu plus dur où une véritable guerre économique est à l’œuvre, le rapprochement avec l'Australie est une bonne nouvelle pour nos intérêts stratégiques et commerciaux. 

Le commerce n'est plus un espace neutre 

Dans le monde qui se dessine, le commerce est devenu un instrument de puissance, un levier d’influence, un outil de sécurisation économique. Ceux qui continuent à penser le libre-échange comme une mécanique automatique, bénéfique par nature, passent à côté de la réalité des rapports de force contemporains. L’Union européenne a ici un atout essentiel : sa politique commerciale est une compétence exclusive. Cela lui permet de négocier en bloc, de peser face aux grandes puissances et de projeter ses intérêts comme ses normes. Encore faut-il en avoir la volonté politique. L’accord avec l’Australie s’inscrit précisément dans cette logique : reprendre l’initiative dans un environnement international plus dur, plus incertain, et plus conflictuel. 

L’Indopacifique, nouveau centre de gravité stratégique 

Si cet accord est si important, c’est aussi parce qu’il concerne une région clé : l’Indopacifique. Habitants de la région, vous le savez, c'est désormais là que se concentre une part décisive de la croissance mondiale, des flux commerciaux, des routes maritimes et des tensions géopolitiques. C’est là aussi que se redessinent les équilibres de puissance entre les États-Unis, la Chine et leurs partenaires. Dans cet espace stratégique, l’Australie est un acteur central. Démocratie stable, économie développée, partenaire de confiance, elle constitue un point d’ancrage essentiel pour l’Europe. Pour la France, puissance de l’Indopacifique, cet enjeu est encore plus direct. Il ne s’agit pas simplement d’un accord commercial lointain, mais d’un élément de notre stratégie d’influence et de présence dans une région où se joue une partie de notre avenir. 

Des opportunités économiques concrètes 

Au-delà de sa dimension stratégique, l’accord comporte des bénéfices économiques réels. La suppression de plus de 99 % des droits de douane sur les exportations européennes vers l’Australie devrait permettre des gains significatifs pour nos entreprises. La Commission européenne estime que ces économies dépasseront un milliard d’euros par an, avec une augmentation potentielle des exportations européennes pouvant atteindre un tiers sur la prochaine décennie. Pour la France, les enjeux sont très concrets. La relation économique avec l’Australie représente déjà plusieurs milliards d’euros d’exportations et des dizaines de milliers d’emplois. Derrière ces chiffres, il y a des entreprises, des filières, des territoires. Refuser d’ouvrir des débouchés à nos acteurs économiques, dans un monde où la concurrence s’intensifie, reviendrait à accepter un recul progressif. 

Agriculture : un équilibre à surveiller avec lucidité 

C’est naturellement sur l’agriculture que les inquiétudes se concentrent. Elles sont légitimes et doivent être prises au sérieux. Mais le débat public mérite mieux que des caricatures. Non, l’Union européenne n’a pas ouvert sans limite son marché agricole. Les concessions accordées à l’Australie sont encadrées, limitées et progressives. Elles portent sur des volumes précis et concernent des produits identifiés comme sensibles. Pour autant, il serait tout aussi irresponsable de nier les risques. Certains secteurs agricoles européens, et notamment français, peuvent être exposés à des pressions accrues. C’est pourquoi cet accord devra être suivi avec la plus grande vigilance. Des discussions auront encore lieu dans les mois et les années à venir pour finaliser cet accord. Les mécanismes de contrôle, les clauses de sauvegarde et le respect des standards devront être appliqués sans faiblesse. Commercer ne doit jamais signifier désarmer. 

Des normes européennes affirmées, non négociées 

Un autre reproche souvent formulé concerne un supposé affaiblissement de nos normes. Là encore, la réalité est différente. L’Union européenne n’abandonne pas ses exigences. Elle les inscrit dans ses accords. Le texte conclu avec l’Australie comporte des engagements contraignants en matière de climat, de droit du travail et de protection de l’environnement. Il intègre notamment la mise en œuvre de l’Accord de Paris et prévoit des mécanismes de règlement des différends pouvant aller jusqu’à des sanctions. Il ne contient pas non plus de mécanisme d’arbitrage investisseur-État, ce qui constitue une garantie importante pour la souveraineté juridique des États. Enfin, il protège les indications géographiques européennes, donc nos savoir-faire et notre modèle agricole. Cet accord n’efface pas les normes européennes. Il contribue à les projeter. 

Un levier de souveraineté économique 

L’un des enjeux les plus stratégiques réside dans l’accès aux matières premières critiques. L’Australie est un fournisseur majeur de ressources indispensables à nos économies, qu’il s’agisse du lithium, du nickel ou encore de certaines terres rares. Ces matériaux sont au cœur de la transition énergétique, de l’industrie technologique et de la compétitivité industrielle européenne. Dans un contexte de dépendance encore forte vis-à-vis de la Chine sur ces chaînes d’approvisionnement, diversifier nos partenariats est une nécessité. Cet accord participe de cette stratégie de sécurisation. Il illustre une évolution profonde : la politique commerciale devient un instrument de souveraineté. 

Refuser les fausses alternatives 

Le débat autour de cet accord révèle une tension plus large dans notre rapport à la mondialisation. D’un côté, une forme de naïveté persiste, consistant à considérer que le libre-échange est toujours bénéfique. De l’autre, une tentation de repli progresse, nourrie par les inquiétudes économiques et sociales. Ces deux approches sont insuffisantes. La bonne ligne est plus exigeante. Elle consiste à assumer le commerce, tout en le maîtrisant. À ouvrir des marchés, tout en protégeant nos intérêts. À coopérer, tout en restant lucides sur les rapports de force. 

Un test pour l’Europe et pour la France 

L’accord UE - Australie est, au fond, un test politique. Un test de crédibilité pour une Europe qui doit démontrer qu’elle peut encore conclure des accords ambitieux. Un test de cohérence pour une Union qui doit concilier ouverture économique et protection de ses modèles.

Un test de maturité pour une puissance qui doit apprendre à penser le commerce comme un outil stratégique. 

Ma conviction est simple. L’Europe doit rester ouverte, mais elle ne peut plus être naïve. Elle doit être commerçante, mais aussi stratégique. Elle doit défendre ses intérêts, sans renoncer à ses valeurs. Le libre-échange n’est pas une fin en soi. C’est un instrument. Et comme tout instrument de puissance, il doit être utilisé avec lucidité, exigence et volonté politique. C’est à cette condition qu’il sera accepté, compris, et utile.

De son côté, ce serait une erreur pour la France de refuser de faire face aux nouvelles réalités géopolitiques et de prendre part à cette dynamique. La France doit peser pour être actrice de premier plan de la relation avec l'Australie en tant que puissance de l'Indopacifique. Je m'engagerai dans ce sens !