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L'automne des démagogues

En politique, les démagogues finissent toujours par rencontrer la vérité. Parfois, c'est le verdict des urnes qui s'en charge. Dimanche 12 avril 2026, les Hongrois ont infligé à Viktor Orbán une défaite historique, cinglante, sans appel. Après seize ans de pouvoir, celui qui se présentait comme le sauveur de la « civilisation chrétienne », le rempart contre « les bureaucrates de Bruxelles » et le gardien souverain de son peuple, a été balayé par Peter Magyar, dont le parti Tisza décroche une supermajorité des deux tiers au Parlement,138 sièges sur 199,  avec une participation record de 77,8 %. Les Hongrois se sont mobilisés pour en finir. Ce résultat est la sanction d'un système, et le signe que le populisme illibéral n'est pas cette lame de fond irrésistible que ses partisans et certains médias essaient de nous faire croire. 

Le modèle qui ne tient plus 

Depuis 2010, Viktor Orbán avait construit ce qu'il appelait lui-même une « démocratie illibérale » : médias aux mains d'affidés, système électoral taillé sur mesure, contre-pouvoirs méthodiquement démantelés. Mais le vrai bilan était là : stagnation économique, inflation record, corruption généralisée. Ce qui a emporté Orbán, c'est précisément ce que le populisme prétend combattre : la réalité des faits. 

 C'est le paradoxe permanent de ces mouvements : ils promettent de « rendre le pouvoir au peuple » tout en gouvernant contre lui. Agiter les peurs, désigner des ennemis - les migrants, Bruxelles,  l'Ukraine - pour mieux détourner l'attention des vraies questions. Le populisme n'est pas une politique, c'est une posture.

Marine Le Pen et JD Vance : la galerie des soutiens 

Ce qui frappe, c'est la galerie des soutiens qu'Orbán a rassemblés pour ses dernières semaines de campagne. Elle dit tout sur ce que représente réellement cette « internationale réactionnaire ». 

Le 23 mars, Marine Le Pen se rendait à Budapest pour la « Grande assemblée patriotique » du Fidesz et déclarait qu'« Viktor Orbán est un visionnaire, et surtout un pionnier ». Un pionnier de quoi ? D'un pays dans lequel le ministre des Affaires étrangères transmettait régulièrement à Sergueï Lavrov des comptes rendus des réunions confidentielles du Conseil de l'UE. D'un pays dont le Premier ministre avait, selon des transcriptions obtenues par Bloomberg, téléphoné à Poutine en octobre 2025 pour lui jurer son dévouement en usant d'une fable folklorique où une souris vient au secours du lion. « Je suis à votre disposition pour toute question où je peux vous aider », aurait dit Orbán au maître du Kremlin. Voilà le « pionnier » dont se réclamait la dirigeante du RN. 

Le 7 avril, cinq jours avant le scrutin, c'est le vice-président américain JD Vance qui débarquait à Budapest pour une intervention de campagne assumée. Devant 2 000 à 3 000 partisans du Fidesz, il lançait : « Nous devons faire réélire Viktor Orbán. » Il brandit Donald Trump au téléphone avec une mise en scène de téléréalité et attaqua les « bureaucrates de Bruxelles » coupables d'« ingérence électorale ». Le fait que ce soit lui, vice-président des États-Unis, qui intervînt dans la campagne d'un État souverain ne semblait pas lui poser de problème particulier. L'effet sur les sondages ? Nul. Le coût pour le contribuable hongrois ? Estimé à 1,2 milliard de dollars en contrats signés pour « justifier » le déplacement.

Meloni : le référendum raté

L'Italie n'est pas en reste. Trois semaines avant la déroute hongroise, Giorgia Meloni subissait son premier revers sérieux : son référendum constitutionnel sur la réforme de la justice était rejeté à 53,7 % avec une participation record de près de 59 %. Présentée comme une modernisation technique, la réforme s'était transformée en révélateur. Meloni avait déclaré qu'un échec permettrait la remise en liberté d'« immigrés illégaux, des violeurs, des dealers et des pédophiles »  démagogie si grossière qu'elle a sans doute convaincu les indécis de voter non. C'était moins une bataille constitutionnelle qu'une tentative de plus de s'en prendre aux contre-pouvoirs, fidèle à la méthode illibérale. Les Italiens l'ont bien compris.

L'internationale des illibéraux 

Le Pen, Orbán, Meloni, Vance, Salvini, Wilders, ces figures partagent une même architecture idéologique : culte du chef fort, mépris des contre-pouvoirs, rhétorique de la nation assiégée, et complaisance envers Moscou. Ce dernier trait n'est pas anecdotique. Orbán était le « cheval de Troie » de la Russie au sein de l'UE : vetos répétés aux aides à l'Ukraine, dépendance entretenue au gaz russe, fuites de données vers le Kremlin, officiers du GRU dépêchés à Budapest pour influencer le scrutin. Ce n'est pas un accident. On ne peut pas construire un projet « souverainiste » sérieux tout en s'alignant sur Moscou. Celui qui affaiblit l'Europe affaiblit les nations européennes. Celui qui reprend les éléments de langage du Kremlin n'est plus un défenseur du peuple mais un instrument d'ingérence étrangère.

Ne croyez pas les populistes 

Les populistes promettent de tout changer sans rien sacrifier. Ils promettent la souveraineté en s'inféodant aux puissances étrangères. Ils promettent la prospérité en paralysant les investissements européens. Ils promettent la liberté en muselant la presse et les juges. Et quand la réalité déçoit, car elle déçoit toujours, ils désignent de nouveaux boucs émissaires. C'est un moteur qui tourne à vide. 

Peter Magyar n'est pas un progressiste. Il a des positions strictes sur l'immigration, siégeait au PPE. Mais il a promis de « refaire de la Hongrie un allié loyal de l'Union européenne ». Ce n'est pas une révolution, c'est un peuple qui a choisi la démocratie contre un système illibéral. 

En France, Jordan Bardella a rendu hommage à Orbán, « grand patriote ». Pas un mot sur les enregistrements avec Poutine, les fuites vers Moscou, le journaliste poursuivi pour « espionnage » parce qu'il enquêtait sur l'influence russe à Budapest. Le silence est éloquent. 

Les populistes ne sont pas invincibles. Ils le sont d'autant moins que leurs promesses s'effritent au contact du réel, que les contre-pouvoirs résistent, et que les citoyens se mobilisent. Le vrai antidote n'est pas la condescendance, ce serait leur rendre service. C'est d'opposer, patiemment, la réalité des faits et la solidité des institutions. 

Dimanche soir, au bord du Danube, Peter Magyar a déclaré : « Nous avons libéré la Hongrie. » Pour tous ceux qui répètent depuis des années que les illibéraux sont irrésistibles, c'est une correction salutaire.