Dès 2024, le rapport Draghi posait un diagnostic sévère. La concurrence chinoise exerce une pression croissante sur nos filières stratégiques. Et, à Anvers, lors du troisième sommet industriel européen du 11 février 2026, plusieurs dirigeants dont Emmanuel Macron ont prononcé de véritables discours de rupture car : « Il sera bientôt trop tard. » L'industrie européenne, en particulier la chimie et les secteurs énergointensifs, sont à un point de bascule. L'heure n'est plus aux constats : elle est aux décisions structurantes.
Trois chocs qui changent tout
Le rapport Draghi a une vertu rare : il nomme les choses. L'Europe est confrontée à un risque de décrochage industriel structurel, non par manque d'ingénieurs ou d'entrepreneurs, mais parce que son environnement économique s'est dégradé plus vite que sa capacité à se réformer.
On peut identifier trois ruptures profondes, accumulées depuis 2022, qui rendent caduque la boîte à outils européenne classique.
Premier choc : la fin de l'énergie russe bon marché. L'énergie russe à bas coût s'est arrêtée en 2022, et il n'y a pas de retour en arrière possible. L'Europe n'a pas correctement résolu ce problème depuis lors, et les coûts énergétiques élevés, cumulés aux coûts carbone, accélèrent la désindustrialisation, pas la décarbonation. Le différentiel de prix avec nos concurrents américains et asiatiques reste un avantage compétitif que nous leur offrons chaque année.
Deuxième choc : la Chine n'est plus un débouché, c'est un concurrent. 2025 est la première année au cours de laquelle l'Allemagne, le principal exportateur de la zone euro, a enregistré un déficit commercial avec la Chine. Jamais vu auparavant. Le marché chinois, sur lequel reposait une part de notre prospérité industrielle, s'est fermé au moment même où les exportations chinoises inondaient le marché européen, notamment dans l'automobile, la chimie et les énergies vertes.
Troisième choc : les États-Unis, notre allié, pratiquent désormais la coercition économique. Tarifs douaniers, pressions sectorielles sur la pharmacie, le numérique, l'aéronautique. On a remplacé notre dépendance à la Russie par une dépendance aux États-Unis, qui fournissent 60 % de notre gaz naturel liquéfié. Ce n'est pas une dispute commerciale : c'est une transformation géopolitique.
Ces trois facteurs ne sont pas conjoncturels. Ils sont structurels. Aucun ne disparaîtra dans les mois qui viennent. Et c'est ce qui change tout.
Anvers : le signal d'alarme de l'industrie européenne
Le troisième sommet industriel européen d'Anvers du 11 février 2026 n'était pas un événement protocolaire. Il a réuni, le président Macron, le chancelier Merz et la présidente Von der Leyen devant 600 dirigeants industriels.
Et Bart De Wever, Premier ministre belge et hôte du sommet, a donné le ton dès l'ouverture : c'est un véritable « signal d'alarme ». Ce signal concerne d'abord la chimie européenne, et pour une raison simple : « la chimie est l'industrie des industries ». Elle est le socle invisible de toute la chaîne industrielle : pharmaceutique, agriculture, défense, construction, automobile, transition énergétique. Si elle décroche, tout décroche. Or, ce secteur est frappé de toutes parts : par des coûts énergétiques durablement élevés, par la surcapacité chinoise subventionnée, par une incertitude réglementaire croissante, et par des délais d'autorisation incompatibles avec le rythme de la compétition mondiale.
Face à ce constat, l'Europe s'est dotée depuis 2024 d'instruments réels : le Net-Zero Industry Act, le Critical Raw Materials Act, le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM), qui constituent une réponse sérieuse.
Mais à Anvers, le message des industriels était sans ambiguïté : ces textes ne suffisent pas s'ils ne sont pas mis en œuvre rapidement. C'est tout le sens du paquet OMNIBUS voté en 2025 pour simplifier les exigences administratives, réduire les redondances et accélérer les procédures.
Ceci étant dit, la simplification ne doit pas être un renoncement écologique. C'est une condition d'efficacité : un industriel qui attend 18 à 24 mois pour qu'une enquête sur un concurrent subventionné aboutisse « sera mort avant d'avoir eu raison ». Néanmoins, il est évident que la déréglementation seule ne suffira pas. Il faudra des investissements, mieux protéger nos marchés, de l'innovation, de la formation...
La réponse française
À Anvers, la France a fait une série de propositions autour de quatre piliers indissociables.
Premier pilier : la simplification et l'approfondissement du marché unique. Avec 450 millions de consommateurs, le marché unique doit devenir l'instrument premier de puissance, de résilience et de compétitivité de l'Europe. Cela suppose de sortir de la fragmentation, d'intégrer véritablement les marchés de l'énergie - « l'énergie est la colonne vertébrale de l'industrie européenne » - et d'assurer à chaque industriel des contrats d'énergie décarbonée à long terme, stables et prévisibles. La neutralité technologique, nucléaire, éolien, solaire traités sans discrimination, est ici une condition non négociable.
Deuxième pilier : la diversification et la réduction des dépendances. Les accords commerciaux ne suffisent pas : il faut des projets concrets. Cela signifie sécuriser l'accès aux terres rares et métaux critiques via l'extraction, le raffinage, le recyclage, des stocks stratégiques européens. La présidence française du G7 sera un levier pour construire des partenariats industriels, notamment avec le Canada.
Troisième pilier : la protection et la préférence européenne. C'était le passage le plus fort du discours du Président de la République, et le plus assumé. « Je sais que lorsqu'un Français parle de protection, certains entendent protectionnisme. Non. » La France a ainsi plaidé pour une préférence européenne de contenu dans les secteurs stratégiques : un pourcentage minimum garanti de composants et de production européens, par secteur et par chaîne de valeur. La logique est simple : la Chine et les États-Unis le font. Nous n'avons aucune raison stratégique de ne pas le faire. Le CBAM sur l'acier, les enquêtes sur les véhicules électriques chinois, les clauses miroir sur REACH sont les premiers exemples, mais il faut accélérer drastiquement les procédures d'enquête.
Quatrième pilier : l'investissement massif et l'innovation. C'est là que la ligne française est la plus cohérente. L'Europe dispose de 30 000 milliards d'euros d'épargne privée, mais ces capitaux fuient vers les marchés américains : 300 milliards partent chaque année financer l'économie américaine. Il faut donc, à la fois, achever l'union des marchés de capitaux et émettre des eurobonds pour financer les investissements communs d'avenir.
Produire en Europe : un choix de puissance et de cohérence
Produire en Europe, ce n’est pas refermer nos frontières. C’est assumer notre puissance.
La France a engagé depuis 2017 une politique de réindustrialisation : baisse des impôts de production, plan France 2030 doté de 54 milliards d’euros, soutien massif aux gigafactories de batteries dans le nord du pays, investissements dans l’hydrogène et les semi-conducteurs.
Mais aucun État membre ne peut réussir seul. La réponse doit être européenne, coordonnée, structurée autour de chaînes de valeur complètes.
Cela suppose trois choix clairs.
D’abord, investir massivement dans l’innovation et l’industrialisation, en mobilisant le capital privé européen vers les technologies stratégiques.
Ensuite, appliquer fermement les instruments de défense commerciale et la règle de réciprocité dans les marchés publics.
Enfin, simplifier profondément notre environnement réglementaire pour réduire les délais d’implantation industrielle, aujourd’hui parfois deux fois plus longs qu’aux États-Unis.
L’Europe a longtemps été une puissance normative. Elle doit redevenir une puissance productive.
Dans un monde où les blocs s’organisent, l’industrie est la condition de notre souveraineté énergétique, technologique et démocratique. Le choix n’est pas entre ouverture et protection.
Le choix est entre dépendance et autonomie. Et l’autonomie, cela commence par produire.