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Logement, travail, la sédentarité a-t-elle un sens au 21ème siècle ?

Ils sont graphistes, secrétaires, pigistes ou entrepreneurs. Ils travaillent en ligne et ne vivent dans aucun pays. On les appelle nomades digitaux, ou nomades numériques, et ils remettent en question les préjugés séculaires de nos administrations selon lesquels nous devrions tous avoir un lieu de résidence et un lieu de travail. Vont-ils remettre en cause ce dogme de la sédentarité ?

 

Internet est-il un lieu de travail ?

En arpentant ma circonscription, qui s’étend sur 49 pays de l’Ukraine à la Nouvelle-Zélande, je rencontre de plus en plus de mes concitoyens vivant à l’étranger et me disant travailler « en ligne ». Ils ne travaillent pas « au Cambodge », ou « au Japon », ils travaillent « en ligne ». Ils sont graphistes, créateurs de sites Web, community managers, vidéastes, mais aussi journalistes, psychologues, e-commerçants, enseignants, assistants virtuels, entrepreneurs, traducteurs, médecins ou même collaborateurs parlementaires.

Leur lieu de travail ? Ils n’en ont pas vraiment. Ils posent leur ordinateur tantôt sur la table de leur salon, tantôt dans un café, un fastfood, un espace de coworking, la cuisine d’un ami ou encore dans la salle d’embarquement d’un aéroport. Ce phénomène touche principalement les travailleurs indépendants, mais de plus en plus d’entreprises dites « remote » voient le jour à travers le monde, plus timidement en France, ne possédant aucun espace de bureau et employant leurs salariés uniquement en télétravail.

Certains profitent de cette liberté géographique pour voyager au long cours tout en travaillant à distance. Ils vont d’hôtel en locations temporaires et ne restent jamais plus de quelques semaines dans un même pays. Il n’ont d’ailleurs pas de pays de résidence. Leurs employeurs ou leurs clients ne savent jamais où ils sont. On les appelle les « nomades numériques ». J’ai récemment lancé une enquête leur étant destinée, afin de mieux connaître leurs profils.

 

Un marché de l’emploi mondialisé

Loin de moi l’idée que nous devrions ou souhaiterions tous devenir des nomades numériques. Mais cette tendance doit nous faire prendre conscience d’une donnée fondamentale : la notion de lieu ou de pays de travail fixe a de grandes chances de devenir caduque à plus ou moins brève échéance.

Avec le développement notamment de la robotique, de l’impression 3D ou encore de l’automatisation des moyens de transport, l’emploi de demain fera plus appel à notre créativité et à nos compétences intellectuelles qu’à nos bras. Les emplois de demain seront certainement pour beaucoup d’entre eux dématérialisés.

Avec la digitalisation des services et du travail, nous entrons dans une ère hypermondialisée, qui va bien au-delà de ce qu’est la mondialisation du commerce de biens et l’intensification des transports de marchandises à travers le globe.

Il est désormais possible de travailler à Tokyo en vivant à Paris, ou à l’inverse de travailler à Paris en vivant à Lima. Le marché de l’emploi va devenir mondial. Nous devons nous y préparer.

Un monde s’écroule, celui du protectionnisme politique qui affirme pouvoir régler la question de l’emploi par le contrôle des entrées et sorties de notre territoire. Alors même qu’il n’est plus nécessaire de mettre un pied en France pour y travailler.

Un autre monde s’effondre, celui du syndicalisme du siècle dernier, né dans un contexte de plein emploi et opposé par dogmatisme à toute flexibilité dans le travail, négligeant par là le fait qu’aucun pays n’est isolé ni exempt de concurrence extérieure.

Contrairement à ce qui est asséné aux deux extrêmes de la représentation démocratique par des « responsables » politiques qui n’ont sans doute jamais vécu à l’étranger, la mondialisation n’est pas un choix que l’on fait ou que l’on refuse, que l’on accepte ou que l’on récuse. Non, la mondialisation est une réalité indéniable, non modifiable.  L’ignorer par idéologie serait très dangereux pour notre pays.

Car aujourd’hui, il est bien plus simple à une entreprise de délocaliser à l’autre bout du monde une équipe de 300 graphistes dont l’activité est totalement dématérialisée plutôt que de déplacer vers un autre pays de l’Union Européenne une usine employant dix ouvriers. Face à ce risque, nous ne pouvons compter que sur notre compétitivité et une uniformisation des règles et normes (fiscales, salariales, sociales), au moins au sein de l’UE.

 

Finissons-en avec le dogme de la sédentarité

Ce nouveau phénomène, qui s’étend à de plus en plus de professions à mesure des progrès technologiques, nous oblige à repenser tout notre fonctionnement administratif, et avant toutes choses la notion de lieu de travail et de résidence.

C’est en ce sens que j’avais proposé quatre amendements à la loi PACTE, visant entre-autres à faciliter la création d’une autoentreprise en France pour les Français vivant à l’étranger. En réalité, beaucoup créent leur autoentreprise ou microentreprise en fournissant un faux justificatif de domicile ou certificat d’hébergement, à moins qu’ils n’aient enregistré leur activité juste avant de quitter la France. C’est notamment le cas de nombreux « conjoints suiveurs », c’est-à-dire de Français suivant leur compagne ou compagnon dans son expatriation et désirant poursuivre à distance une activité professionnelle basée en France.

En France comme à l’étranger, l’administration française est très gourmande en justificatifs de domicile. A croire que notre pays redoute la mobilité de ses ressortissants. La question est cruciale pour les nomades numériques qui, eux, ne peuvent justifier d’un domicile stable et régulier. Pour déclarer une activité, mais également faire refaire leur passeport ou leur permis de conduire, se marier, déclarer leurs impôts, les Français doivent prouver leur sédentarité. Il s’agit là d’un frein à l’accélération de la mobilité internationale de nos concitoyens.

 

Sortir de la zone grise dans laquelle nous sommes

Une question centrale que tous les pays du monde devront tôt ou tard se poser est celle du droit du travail dans ce contexte de mobilité et de dématérialisation. Les nomades digitaux et télétravailleurs internationaux sont pour le moment dans une zone grise juridiquement parlant. Prenons le cas de Paul :

Paul, est français. Il vit une partie de l’année à Madagascar, où il s’est acheté un appartement. Il voyage le reste du temps. Traducteur Anglais – Français, il s’est enregistré comme autoentrepreneur en France, à l’adresse de ses parents. Il y paie ses charges et ses impôts.

Alors qu’il est en voyage à Lima, Paul reçoit un appel de Juan, son client espagnol basé à Singapour, (mais dont Paul ne sait pas où il se trouve physiquement) qui lui demande une traduction. Paul commence le travail à Lima et le poursuit dans son avion le menant à Bangkok. Il fait une grosse partie du travail dans un café de la zone de transit de l’aéroport de Londres où il fait une longue escale. Une fois atterri et installé dans son hôtel en Thaïlande, il envoie sa traduction et sa facture à son client par mail. Ce dernier lui fait alors un virement via PayPal en dollars américains.

Qui pourrait dire avec exactitude où Paul a travaillé, dans quel pays il aurait dû ou non demander une autorisation à travailler, payer ses charges, déclarer ses revenus, s’acquitter d’une éventuelle TVA ? Au droit du travail de quel pays doit-il se conformer ?

Prendre un appel téléphonique de son patron, envoyer un email à un client, rédiger une note ou émettre une facture lorsqu’on est en vacances à l’étranger, est-ce travailler à l’étranger ? Où est la limite ?

 

Devons-nous suivre l’exemple estonien ?

Un seul pays s’est emparé de cette question et y a vu une opportunité : l’Estonie. Cet état balte, très moderne, souvent cité comme exemple pour la dématérialisation et la simplicité d’accès à ses administrations, a été le premier à proposer à toute personne, quelle que soit sa nationalité, de bénéficier d’une « e-residency », ou résidence électronique, permettant de se domicilier en Estonie et d’obtenir une carte de résident connectable à son ordinateur. Cette carte permet aux nomades des quatre coins du monde (y compris des Français) de créer une entreprise en ligne, de gérer leurs ressources humaines et différentes démarches administratives, ou encore de payer leurs impôts et taxes, le tout sans avoir besoin de se rendre sur le territoire estonien.

Récemment, le gouvernement estonien a franchi une nouvelle étape dans sa volonté de devenir LA nation digitale en Europe, en annonçant la création prochaine d’un visa d’un an destiné aux nomades digitaux. Ouvert à tous les non-européens travaillant en ligne (où que soit basée leur activité), ce visa permettra de résider durant un an en Estonie tout en télétravaillant, et de voyager dans tout l’espace Schengen. De cette manière, l’Estonie serait la porte d’entrée pour l’UE d’un nouveau type de tourisme né de la digitalisation du travail et de l’émergence du nomadisme digital.

En France, il semble encore bien long le chemin à parcourir pour nous adapter à la digitalisation du travail et pour gagner en attractivité auprès des entrepreneurs qui font le choix de vivre et domicilier leurs activités où bon leur semble.

Espaces de coliving et de coworking, locations temporaires facilement accessibles, qualité du réseau Internet, possibilité de demander un visa depuis un pays tiers, facilité pour monter et gérer une entreprise à distance, dématérialisation de toutes les procédures administratives, enterrement du sacro-saint justificatif de domicile, voilà quelques-uns des défis que la France devra certainement relever si elle veut se rendre attractive aux yeux des travailleurs nomades, qu’ils soient français ou étranger… Nous avons tous à y gagner !

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